Albums 2010 – Jour 13

Groupe : Plan B
Album : The Defamation of Strickland Banks
Date de sortie : 12 Avril 2010
Label : 679 Recordings

Présenté par Supertomate

The Defamation of Strickland Banks : l’album de l’année, magnifique et schizophrène, de Plan B.

Il s’appelle Ben. Ben Drew. Son nom de scène c’est Plan B. Car le gars est chanteur, mais pas vraiment en accords majeurs parce qu’il n’est pas super joyeux.
Ben non, pas Ben.
Et moi je vais vous raconter l’histoire de ce gars, parce qu’il a fait le plus bel album de l’année (et je ne vous ferai écouter de la musique qu’au fin fond de ce billet. Voilà, c’est pour vous, bande de petits impatients).

Oui, Ben, c’est un gars. Ma chérie se demandait s’il s’agissait d’un garçon ou d’une femme la première fois qu’elle a entendu (et aimé) cette super chanson de ce super album : She Said. Je ne vais pas faire le malin : je n’ai pas su quoi lui répondre lorsqu’elle m’a demandé l’origine de cette voix. Je ne le connaissais pas. Ben, je l’ai découvert bien bien tard… cette année même, puisqu’il faut le dire. Il en est pourtant à son second album. Car oui, c’est un gars, avec cette voix étonnante qu’il a mis longtemps a apprivoisé.

Un gars, un peu blondinet, un peu gros, un peu en cravate et en costume, avec une grosse chevalière sur son petit doigt, un collier par dessus la cravate et un diams à l’oreille.
Autant dire que lorsque je l’ai vu pour la première fois, Ben n’a pas marqué des points tout de suite.
Je l’ai découvert dans une émission musicale sur Canal, un peu à l’étroit dans son costume, un peu mal à l’aise dans ce qu’il racontait.

Et puis il s’est mis à chanter… et boum.

C’est à la fois son timbre de voix qui m’a frappé, mais aussi l’orchestration de son album, très riche, avec beaucoup de cuivre et de cordes qui accompagnent une guitare rythmique. Un album de Soul, mais avec du Hip Hop dedans. Et tout ça chanté par un blanc.

Dingue.

Car il chante le gars Ben, et il chante bien. D’ailleurs, sur cet album, il faudrait dire : c’est lui qui assure LES chants. Parce que The Defamation of Strickland Banks est une belle succession de chansons qui associent presque toutes la Soul au Rap. Le petit père assure des deux côtés : crooner soul et chanteur rap. Et, de manière très surprenante, cela fonctionne plutôt super bien.

Et vous voilà entré de plein pied dans un véritable album schizophrénique. Car oui, Plan B est un chanteur schizo. Il est issu du monde de la soul mais possède cette double culture mêlée à l’univers du hip hop. Et je peux vous dire que cette dualité n’est que la première d’une longue série qui va vous entrainer bien loin chez les cinglés.

Mais revenons à nos moutons : The Defamation of Strickland Banks est pour moi l’album de l’année. Parce que Plan B chante vraiment bien, parce que le mélange de Soul et de Hip Hop marche du tonnerre de Zeus, parce que la mise en musique de l’ensemble est particulièrement riche et soignée … et parce que l’histoire racontée dans cet album est prenante et étonnante. Car oui, cet album raconte une vraie histoire, un vrai drame. Là où Gainsbourg nous racontait l’histoire de Melody Nelson, Plan B nous narre celle, terrible, de Strickland Banks.

Et là je vous dis : bienvenue dans le second volet schizophrénique de cet album. Car figurez-vous que le Strickland Banks en question est un chanteur de Soul blanc a succès. Vous voyez le truc ? Hein ? Non ? Un chanteur de Soul blanc a succès. Comme Plan B. Enfin, comme Ben Drew je veux dire. Enfin bref, comme le gros là. The Defamation of Strickland Banks est donc un album concept qui parle d’un chanteur Soul blanc et qui est chanté par un chanteur Soul blanc. Très fort…

Des personnages qui prennent vie et nous racontent leur histoire le temps d’un album, ce n’est pas nouveau. Il y a eu Gainsbourg, donc, mais je me souviens surtout de Bowie avec son album concept Outside. Dedans Outside (hinhinhin), l’anglais blondinet – comme Ben, mais en nettement moins replet – laissait s’exprimer les personnages d’une histoire complexe construite sur le journal intime du détective Nathan Adler.

Chez Plan B, c’est Strickland Banks le rôle principal. Et chaque fois que le Rap entre dans la danse, ce sont ses petites pensées à lui que vous entendez, c’est dans la tête du monsieur que vous entrez. Ecouter un album de musique qui vous raconte une histoire, et entrer dans la tête du personnage principal pour entendre des petites voix… Mais oui, vous êtes bien chez les schizos. Mais c’est aussi ce qui rend cet album succulent.

Et ce n’est pas encore fini puisque, poussant la logique jusqu’au bout, Ben Drew assume lui-même le rôle de Strickland Banks dans les clips qui ont été tournés pour cet album. Des clips qui sont autant de courts métrages mettant en scène de manière grandiose l’ambiance de cette histoire qui se déroule tout au long de l’album … et qui s’avère rapidement un peu pourrie (l’ambiance, pas l’histoire).

« Il y a beaucoup de gens qui me jugent. Ils ont écouté ma musique et s’imaginent comment je suis. Mais je ne suis pas comme ça ». Difficile de croire notre rondouillard de chanteur lorsqu’il dit ça. Lui qui semble devenu un adepte du : « C’est moi qui suis lui, mais lui n’est pas moi ». Allez, une petite dernière dans la série des mondes parallèle et après on passe à la musique : figurez-vous que Plan B va bientôt ressortir cet album. Oui, ressorti celui-là. Le même mais presque. Le même mais sous une autre forme musicale, qui est pour l’instant encore inconnue (une voie à suivre en toute fin de ce billet). Faire un nouvel album identique au précédent, mais pas pareil. Ce petit gars apparait quand même comme fichtrement étonnant, vous ne trouvez pas ? Et un peu schizo aussi, non ? Je l’ai déjà dit ? Ah bon.

Et si on avançait un peu sur l’album maintenant… un album plein d’énergie, mais pas que.

C’est donc l’histoire d’un chanteur de Soul qui se la pète un peu. Ce personnage, c’est Strickland Banks. Et le genre de chanson qui l’a porté au firmament des chanteurs de soul blanc, c’est Writing’s on the Wall ou Love Goes Down. C’est cette dernière qui ouvre l’album. Je dois reconnaître que celle là ne devient vraiment intéressante que lorsqu’on comprend qu’il ne s’agit que d’une carte de visite, une manière de nous aider à découvrir le personnage. On le devine au sommet, ce garçon : de son art, du succès et de la chaîne alimentaire. Pas un gars spécialement sympathique en somme. A la première écoute, j’avais trouvé la chanson assez commune, presque facile. Je n’avais pas tout saisi.

Arrive ensuite un monument : Stay too long. L’orgue en arrière de la guitare avec les chœurs nous entrainent loin loin, dans les brumes de l’alcool. L’ensemble serait presque si on ne sentait pas une ombre de plainte pointer le bout de son nez. Le passage soudain au Rap vient finalement ajouter une ambiance bien plombée à cette histoire du gars qui a réussi, mais qui en fait toujours un peu trop lorsqu’il fête ça.

C’est alors qu’apparaît She Said, Ze Tube of Ze Album. Super titre, un peu comme une chanson de Tricky, faussement légère dans son ton, avec une orchestration à base de cuivres et de cordes. Où est l’amour dans tout ça ? Mais qui sait vraiment ce que c’est, l’amour ? (c’est pas la peine de lever la main, toi là bas, au fond. On s’en fout de ta réponse). Le léger malaise est désormais bien installé. Prenez votre respiration, car c’est le début d’une chute qui ne va plus s’arrêter.

Car oui, cet album, c’est un hymne à la gloire et à la décadence de Strickland Banks, chanteur à succès et à minettes qui se trouve accusé d’un crime dont il est innocent et qui l’entraîne derrière les barreaux… puis plus bas encore. Wellcome To Hell mon ami. On devine que ça ne va pas être simple. Hard Times nous plonge dans cette détresse en nous ramenant gentiment 50 ans en arrière, au bon temps de la Motown. Plan B est blanc mais la musique est vraiment soul : sa première maison, sa première maman, avant qu’il ne s’ouvre au Rap et à d’autres trucs. Et on sent qu’il ne se fout pas de notre gueule quand il chante ça.

Le reste de l’album est l’histoire de cette descente chez Hadès et raconte que seuls les fous peuvent croire que la prison n’est qu’une parenthèse dans la vie d’un homme. « If you are told that you’re a piece of shit, you act like a piece of shit », racontait Plan B dans une de ses interviews. Traded in my Cigarettes prépare doucement le drame, parlant des brimades chez zonzon, des nerfs qui se tendent, et de la tension qui se coupe au couteau.

Prayin’, ensuite, parle du dérapage d’un homme que l’on pousse à bout. C’est l’histoire d’un meurtre et d’un homme, tout cela en prison. Une chanson qui porte le poids de la culpabilité. Celle d’avoir tué, et celle d’être vivant. La culpabilité d’avoir laissé un autre payer à sa place, un ange qui porte désormais la faute du chanteur sur ses propres épaules.

Et il y a enfin The Recluse. Là, on touche le fond d’un désespoir joliment chanté sur des chœurs de violons. Cette chanson est d’une puissance phénoménale et vaut à elle seule l’album tout entier. On ne sait plus où on est, s’il s’agit du passé ou de l’avenir, de l’avant ou l’après prison. C’est sans doute le pendant, avec un mélange de souvenirs et de réalité. Le succès, c’est la seconde prison d’un Strickland Banks, chanteur taulard, qui se transforme petit à petit en un Elvis reclus derrière les grilles de Graceland.

Isolement, insécurité, vengeance, amours déçues, amours trahies… innocence et folie. Voilà tous les thèmes qui caractérisent un bel album. Et ça tombe bien, parce que celui de Plan B parle exactement de tout ça. Et de bien plus encore, jusqu’à la virevolte finale où notre héros est jugé à nouveau sur la base de nouveaux faits… mais sans que l’on soit mis au courant du nouveau jugement. Libre ou incarcéré à nouveau. Strickland Banks devient alors un peu comme le chat de Schroedinger : il est à la fois libre et incarcéré. Les deux à la fois, sans qu’un indice nous entraine vers une issue plutôt qu’une autre. Ultime étape d’une histoire schizophrène.

Et pour terminer, l’exemple promis de ce que pourrait donner la ré-interprétation de son propre album par Plan B, sous un mode unplugged avec guitare sèche et human beatbox :

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MoiMateo

Fondateur et chroniqueur de MoiMateo.com. Découvreur et diffuseur de talents étéroclytes. Signe particulier : 2 cages à miel en équipement d'origine.

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